# Après avoir visité l’exposition et, en particulier, après avoir vu « L’art de la fugue » de AltinaÏ Petrovitch Njegosh, Marie Bardet, qui est journaliste et auteure, nous a fait parvenir un texte, tiré de « Nymphe au logis » Poèmes à lire, 2013. Nous avons décidé de le présenter ici car il entre en écho de manière très troublante avec l’univers du film d’Altinaï :
***
De ses petites mains pâles,
Anna lissa le pli de sa jupe. Ses
genoux emmaillotés dans du
nylon étaient ronds et luisants. Ils
luisaient à la lueur du plafonnier
qu’elle avait allumé pour lire dans
le compartiment. Mais elle ne
lisait pas. Son portable vibra.
— Tu es de retour dans le
cheval de fer ?
C’était l’amant.
— Dans son ventre, oui…
Elle lui savait gré d’avoir percé à
jour la nature de l’amas de ferraille
qui se refermait sur ses membres
rompus après sa journée de
travail. On ne le chevauchait pas,
l’animal, on entrait dans son
ventre et on était soustrait au
monde, à la vie !
L’amant pendant ce temps
arpentait la ville de son pas de
prédateur. Il marchait pour
comprendre, peut-être pour
s’élucider. Il était un mystère pour
lui-même… Allait-il rencontrer au
détour d’une rue le détail qui
lèverait l’énigme ? Refuser les
itinéraires répétés, se lever tôt,
manger moins vite, boire un verre
et oublier le deuxième, s’intéresser
aux autres…
L’intervalle entre deux rendezvous
avec Anna attisait son
manque, un manque physique
qui le brûlait, et la distance
excitait sa suspicion, la portait
au rouge.
L’absence de sentiments étouffait
dans sa gorge un semblant de
sanglot qu’il réprimait à l’aide de
pilules contre l’anxiété. Il en avait
les poches pleines. Il courait pour
chasser l’anxiété, mais les voix
mêlées du manque et de la
suspicion le harcelaient jusque
dans ses rêves, elles venaient le
hanter…
Anna pouvait choisir de s’isoler
davantage en poussant le son du
baladeur à fond — ça marchait
même avec Debussy —, ou bien
s’absorber dans une lecture, ou
encore s’émerveiller du lever de
soleil léchant la cime des arbres et
les toits des pavillons agglomérés
près de la zone d’activités tandis
que la nuit restait, curieusement,
étendue sur le sol.
La vie continuait derrière la vitre
du train express régional tandis
qu’Anna était forcée à l’immobilité.
Tout déplacement était donc
illusoire…
Elle n’allait nulle part, sur sa
lancée, si ce n’était vers son néant.
Le train qui l’emportait découpait
sa vie au hachoir.
Elle aurait aimé que ça cesse.
Une fois pour toutes, bon sang,
que ça déraille un grand coup.
©Marie Bardet 2013 , « Nymphologie«
# Le 13 Aout 2013, une lecture de textes de Marie Bardet par elle-même a été organisée dans le cadre de l’exposition « Couples ». En face des vidéos exposées, les textes choisis par Marie Bardet ont constitué des moments de contrepoint et de coincidence, riches de sens et d’émotion.
Philippe Cadu a filmé une partie de cette soirée. Voir :
Marie Bardet est l’auteure de
Nymphe au logis
Poèmes à lire, 2013
D’amour et de vin
Petit guide fantasmatique, romanesque, immoral et sensuel du goût du vin et de la peau des femmes
éd. de La Presqu’île (Jean Laforgue), 2001 (Grand prix de litterature gourmande, Périgueux 2002 et Prix international Cookbook review 2003)
Elle est membre du jury des « Vendanges littéraires de Rivesaltes » depuis 2008.
