# Un texte d’Edmonde Jeanne Chauvel
psychologue clinicienne, psychanalyste
» LA TRANSE
La transe ou plutôt les états multiformes de transe ont été décrits, représentés depuis les temps les plus archaïques partout où subsistent les traces d’une antique culture que ce soit dans les domaines ethnologique, sociologique, mystico-religieux, artistique ou thérapeuthique.
Beaucoup de grands mythes antiques reviennent d’actualité, signe de l’universalité et de l’intemporalité de certains signifiants qui permettent de dépasser les limites du moi personnel.
Prétendre donner à ce concept diversifié une définition partageable par tous les spécialistes relève d’un pari difficile, voire intenable.
Signalons que les états de transe sont parfois utilisés dans l’univers hypnotique alors que les ethnologues, en particulier Lévi-Strauss, refusent tout rapprochement entre transe et hypnose, et de placer la transe dans la pathologie.
Mon propos ne concerne pas la transe provoquée sous hypnose dans le traitement de certaines névroses d’origine hystérique.
« Transe », qui pouvait s’écrire avec un « c » (trance), est de la même famille que « transir » qui , au Moyen-Age, signifie partir, passer, s’écouler. A partir du Vème siècle, il prend souvent le sens de passer de vie à trépas. Au XIVème siècle, entrer en transe se dit d’un état psycho-physiologique spécial (in Bernard Auriol, « Physiologie de la transe »). Quelque soit le cadre de référence qui le sous-tend, cet « état transitoire de personnalité » (signification même du mot transe selon Chertok) renvoie au concept de voyage, de franchissement de frontière, d’où transition, modification d’un état de conscience. Il n’est pas toujours décodable dans l’instant.
Il est logique que ce phénomène ait pu prendre sens sous des formes multiples avec un versus positif ou négatif, entraînant peurs et jouissances. On peut parler de forces qui se sollicitent entre elles sans s’exclure, s’affirmant dans l’hétérogénéité de leurs valeurs, attestant leur rapport avec la notion d’inconscient.
La tragédie grecque parlait aussi de forces qui se sollicitent entre elles sans s’exclure. La notion de tragique implique toujours un dépassement des limites de la normalité et la transmission d’un message. Les personnages, les « héros » sont condamnés à aller au-delà de leurs sentiments, de leur courage, et le choeur est là pour le rappeler. Il a un rôle de dévoilement, manifeste au niveau de l’opposition entre le divin et l’humain, jusqu’au déchirement.
Cette théatralité aboutit à l’élaboration d’un langage fait autant de cri, de souffle que de parole. c’est exactement le travail que fait le metteur en scène Anatoli Vassiliev avec la comédienne Valérie Dréville lors de la représentation de la « Médée » de Heiner Muller. Il s’agit vraiment d’une catharsis révélant le travail de l’inconscient.
Antonin Artaud me semble exprimer ce mouvement oscillatoire de la conscience : « Si haut que je sois monté dans les ténèbres du mental, je n’ai pas toujours conscience de m’être décidé par les raisons les plus claires pour ceci ou cela. »L’illusoire » que je n’ai pas me donne bien souvent l’impression d’occuper ma conscience avec une vigueur séductrice bien plus forte que le réel »(in « supplément du voyage au pays des Tarahamuras »)
En fonction des continents et des ethnies, il existe des différences importantes entre les manifestations relatives à ces états de transes présents sous formes de musique vocale, instrumentale, d’incantations, mouvements chorégraphiques répétitifs, danses de possession, provocant un changement de personnalité qui anime le corps.
Ces rituels sont parfois liés à l’absorbtion de produits susceptibles de provoquer des visions de type hallucinatoire, parfois faussement apparentées à des apparitions, « ressuscitant », comme le signale Antonin Artaud pour le peyolt au Mexique, »le trajet entre le moi nerveux et la mémoire de telles vérités souterraines par lesquelles la conscience humaine ne perd plus mais au contraire retrouve les perceptions de l’infini. » (in « Le rite du peyolt chez les tarahamuras »)
Dans le cadre de l’exposition, une autre approche est proposée.Outre l’intérêt esthétique des vidéos qui y sont présentées, leur diversité nous confronte à des pulsions très différentes. Quoi de plus différent, en effet, que les tarantulées mimant les araignées pour être délivrées et l’expression d’intériorité de Callas se préparant, en grande tragédienne, à prendre possession de son personnage, à l’habiter, avant de nous le restituer. quoi de plus différent que l’expression de la force originelle, mâle et femelle, cohabitant dans l’opposition de « J’enrobe les mains »?
Ainsi un dialogue est amorcé avec les spectateurs, acteurs au travers de leurs histoires de vie, de leur conscience d’appartenir à un monde à découvrir dans sa proximité et son étrangeté, un monde dont l’universalité peut leur être révélée. Parcourir ce lieu invite à cette révélation comme au seuil d’un voyage intérieur. Leurs sensations peuvent confirmer ou faire découvrir qu’il existe une mémoire du corps que nous n’écoutons jamais assez et qui porte la trace de nos expériences mêmes les plus anciennes, donnant accès même si ce n’est que fugitivement à un savoir né de l’émotion.
La transe permet de vivre un présent construit sur le passé. » (Juillet 2011)
Le site de E. J. Chauvel est en cours de construction.
# Reportage et interviews de Yazid Oulab, Côme Mosta-Heirt et François Moulignat sur le site :
